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lundi 8 juin 2009

La vie dans un petit village au Maroc : l'histoire de Bachir

Vous connaissez Bachir.

Ou peut-être pas encore.

C'est notre ami, un des deux gardiens de notre maison, qu'on connait depuis qu'il a quatorze ans. À l'époque on l'avait engagé, avec sa mère, pour qu'ils fassent le crépi de la pièce qui est aujourd'hui notre bureau. Yassine, un autre ami, qui est responsable de notre venue à Ouled Emgatel – sa famille en est originaire – nous l'avait présenté. On a tout de suite eu confiance en lui et, avec Fouad, le fils de nos voisins, il est devenu gardien de notre maison en terre, mais aussi constructeur, jardinier et gardien de chats à l'occasion (bien que ce ne soit pas ce qu'il fait de mieux...).


Photo Gabriel Feret

La famille de Bachir est une des plus pauvres d'Ouled Tahar, le village où il habite, juste en face d'Ouled Emgatel. Son père a plus de soixante-dix ans, sa mère travaille toute la journée pour entretenir la maison, faire à manger, faire le pain, aller chercher des brindilles pour faire le feu, et à manger pour leurs animaux. Elle est originaire des montagnes du Rif, et sa famille à elle est plus aisée que celle de son mari. Mais ils ne lui donnent quasiment rien, à part quelques gros sacs d'olives qu'elle ramène des montagnes de temps en temps.


Vous avez déjà vu son petit frère, Smaïn. Il y a aussi un grand frère, parti tenter sa chance à Casablanca, et qui est devenu gardien de parking.

Tout à gauche, Mohammed, le grand frère de Bachir


Bachir est le gagne-pain de la famille. C'est grâce à lui qu'ils ont pu acquérir une vache. Son travail dans notre maison lui donne un petit revenu, et nous l'avons toujours aidé quand il avait besoin d'acheter des médicaments ou de rembourser son emprunt. Smaïn est encore trop jeune pour travailler dans les champs, et leur père est trop âgé pour faire autre chose qu'aller chercher de l'eau au puits.

Bachir fait partie des moins chanceux, dans cette région où la vie est dure pour tout le monde.

Sa famille n'a pas de terre. Son frère ainé étant à la ville, et son père incapable de subvenir aux besoins de la famille, il est, à 19 ans (enfin, je pense. Sur sa carte nationale c'est écrit qu'il est né en 1981, ce qui est totalement absurde évidemment, mais il est courant que Maroc que les gens ne connaissent pas leur année de naissance), à 19 ans, il est responsable de sa famille.

Comment décrire Bachir ? Comme un jeune homme de confiance, intelligent, fort, qui n'a jamais été à l'école de vie – contrairement à Fouad, qui sait lire -, analphabète, et, comment dire... nature. L'année dernière, quand on faisait les travaux dans la maison, Fred et moi on rigolait pas mal de le voir entrer dans la maison sans frapper à la porte, ni dire bonjour, ni sourire. Le matin, il ne faut pas lui parler. Il est comme ça. Tout le monde le sait. Et puis, quand la journée avançait, le kif aidant, il se réveillait, devenait plus social, et à midi il racontait des blagues à table.


Malheureusement, on ne sait pas si on retrouvera un jour ce Bachir-là.

Il y a un mois et demi, après avoir fabriqué des briques pendant toute la journée, il a dit avoir mal à la tête, et s’est écroulé. Le verdict est tombé quelques heures plus tard, à Fès : attaque cérébrale.

Mon prochain billet sera consacré à la nuit infernale que nous avons passée à Rabat. Une nuit de consternation et de douleur. Mais sachez que Bachir va aujourd’hui beaucoup, beaucoup mieux, et qu’il a pu rentrer auprès de sa famille après plus de semaines d’hôpital. Même si il est très faible, il marche et parle. C’est déjà ça. Peut-être qu’un jour on retrouvera l’ancien Bachir. Peut-être.

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